Peindre à la gouache sur mes chemins d’enfance en Basse-Normandie

Peindre à la gouache sur mes chemins d’enfance en Basse-Normandie

Je connais la Basse-Normandie depuis l’enfance. J’y ai passé mes vacances, j’en connais certains chemins, certaines campagnes, et j’y reviens encore régulièrement. Pourtant, lorsque j’y pose aujourd’hui ma boîte de gouache, je ne cherche pas vraiment à peindre la Normandie.

Je ne me suis d’ailleurs guère attaqué à ses images les plus célèbres. Le Mont-Saint-Michel, les grandes plages, les ports de carte postale ou les vastes panoramas maritimes sont restés pour l’instant assez loin de mes carnets.

Mes peintures parlent davantage de campagne. Une maison derrière quelques arbres, un champ, une route qui disparaît, une fenêtre qui accroche la lumière, quelques bâtiments pris dans une masse de verdure. Et puis, lorsqu’on arrive à Granville, quelques bateaux en cale sèche et les traces laissées par la mer sur les objets qui vivent autour d’elle.

Huit gouaches pour l’instant. Certainement pas huit images capables de résumer une région.

Ce sont plutôt huit moments où, pour une raison pas toujours très claire, j’ai eu envie de m’arrêter et de regarder plus longtemps.

Un paysage familier n’est pas forcément un sujet facile

Il existe dans la campagne normande des endroits qui me touchent immédiatement. Ils n’ont parfois rien d’extraordinaire : quelques arbres, une prairie, une maison légèrement en retrait.

J’aime particulièrement ces visions assez bucoliques où les habitations semblent prises dans la végétation. Une façade claire, des fenêtres bien dessinées, un jardin entretenu, une haie, des arbres épais. Il y a parfois là quelque chose d’un peu anglais, une campagne presque trop propre, mais jamais tout à fait domestiquée.

Comment peindre la campagne normande sans simplement peindre “du vert” ? C’est probablement l’une des premières difficultés.

La végétation est abondante et l’œil perçoit une quantité considérable de nuances. Pourtant, sur une petite gouache, vouloir reproduire chaque arbre et chaque variation de feuillage conduit vite à perdre le paysage lui-même.

Il faut choisir.

Et choisir ne signifie pas nécessairement simplifier pour aller plus vite. Cela consiste plutôt à comprendre ce qui fait tenir l’image : une grande masse sombre, une trouée de lumière, la forme d’un chemin, une maison presque dissimulée.

Un arbre au bord d’un champ pourrait se trouver à peu près partout. Ce qui m’intéresse est donc moins de bien peindre cet arbre que de retrouver quelque chose du lieu dans lequel je l’ai rencontré.

Je ne sais pas exactement ce qu’est ce quelque chose.

Je pourrais parler de lumière, de végétation, d’architecture, de couleurs. Tout cela intervient certainement. Mais cela ne suffit pas à expliquer pourquoi une petite peinture peut parfois faire revenir un endroit entier alors qu’elle n’en montre presque rien.

J’appelle cela, faute de mieux, l’esprit du lieu.

Le paysage aperçu n’est déjà plus là

Comment choisir un sujet lorsqu’on peint en plein air ? J’aimerais pouvoir répondre que je trouve une belle composition, que je pose mon chevalet et que je commence à peindre.

Dans la réalité, c’est rarement aussi simple.

Mes repérages commencent souvent en voiture. Une ouverture entre deux haies, une maison aperçue derrière des arbres, une lumière particulière, parfois un peu de brume : pendant quelques secondes, quelque chose se met en place.

On se dit : c’est là.

Puis intervient une question beaucoup moins artistique : où vais-je garer la voiture ?

On ne peut pas toujours s’arrêter devant le paysage qui vient de nous séduire. Il faut trouver un accès, ne pas gêner, parfois revenir en arrière ou repérer l’endroit pour une autre fois.

Je reviens donc avec mon matériel.

Et il arrive alors une chose assez frustrante : la peinture que j’avais aperçue n’est plus là.

Le champ est toujours là. Les arbres aussi. La maison n’a évidemment pas bougé.

Mais la lumière a changé. La brume s’est levée. Le point de vue depuis lequel je peux réellement travailler n’est pas celui que j’avais découvert quelques secondes depuis la voiture.

Ce qui m’avait touché n’était peut-être pas seulement un endroit. C’était cet endroit à cet instant précis.

Il faut alors regarder de nouveau.

Marcher un peu, changer d’angle, éliminer certains éléments, en remarquer d’autres. Et assez souvent, le sujet que je finis par peindre n’est pas celui pour lequel j’étais venu.

Je trouve cela finalement assez sain.

La peinture sur le motif oblige à accepter que le paysage n’est pas une photographie qui attendrait patiemment qu’on la copie.

Tout ne rentrera pas dans la feuille

Simplifier un paysage à la gouache est pour moi une étape essentielle.

Face à ce que l’on voit réellement, il y a toujours trop de choses. Trop d’arbres, trop de branches, trop de petites variations, trop d’informations.

Et la feuille, elle, possède quatre bords.

Il faut donc renoncer.

Je cherche d’abord les grandes masses, les zones claires et sombres, les directions importantes. Je me demande ce qui attire réellement mon regard et surtout ce que je peux retirer sans perdre ce qui m’avait donné envie de peindre.

C’est aussi la raison pour laquelle j’ai développé Art Focus. Cet outil me sert à observer autrement une image ou un paysage : tester un cadrage, isoler des valeurs, réduire l’information, vérifier si une composition tient encore lorsque les détails disparaissent.

Mais un outil ne trouvera jamais le sujet à ma place.

Il peut m’aider à voir que deux grandes masses fonctionnent mieux que quinze petits détails. Il ne peut pas décider pourquoi cette maison derrière ces arbres m’intéresse aujourd’hui alors que je passerais devant une autre sans même ralentir.

C’est peut-être là que commence véritablement la peinture.

Quand le paysage est trop grand

Les grands panoramas me touchent comme tout le monde.

Et pourtant, peindre une vaste étendue de paysage est une difficulté que je n’ai jamais vraiment résolue.

Si l’on conserve toute l’ampleur de la vue, la peinture risque de devenir curieusement vide. Tout est présent, mais rien n’accroche vraiment le regard.

Si, au contraire, on resserre le cadrage autour d’un arbre, d’une maison ou d’une ligne de côte, la composition devient souvent plus forte. Mais on perd alors cette sensation d’immensité qui avait précisément provoqué l’émotion.

C’est un paradoxe intéressant.

Le paysage peut nous impressionner justement parce qu’il déborde largement notre regard. La peinture, elle, exige qu’on le fasse entrer sur quelques dizaines de centimètres de papier.

Je préfère donc souvent travailler par fragments.

Ce n’est pas une manière de fuir le grand paysage. C’est probablement ma manière d’y entrer.

Une petite gouache peut contenir beaucoup plus que ce qu’elle montre

Les pochades que je réalise dehors sont rarement très grandes et elles ne cherchent pas la précision d’une peinture longuement reprise en atelier.

Pourtant, lorsque je les retrouve quelques mois ou quelques années plus tard, elles me restituent souvent beaucoup de choses.

Je me souviens de l’endroit où j’étais installé. De la lumière. Du temps qu’il faisait. Du bruit autour de moi. Parfois même du trajet ou de cette recherche assez peu romantique d’une place pour stationner.

Pourquoi peindre sur le motif alors qu’une photographie conserverait beaucoup plus d’informations ?

Peut-être précisément parce qu’en peignant, je passe une heure ou davantage devant le même morceau de paysage.

Je dois regarder la couleur d’un arbre, comparer deux valeurs, chercher la forme d’un toit, comprendre pourquoi une zone avance et pourquoi une autre s’éloigne.

Cette durée finit par s’inscrire dans la peinture.

Une photographie enregistre un instant.

Une pochade enregistre aussi le temps que j’ai passé à regarder cet instant.

À Granville, ce n’est pas vraiment la mer qui m’intéresse

Granville appartient un peu à un autre registre.

J’aime évidemment la mer. Mais lorsque je me promène autour du port, je constate que la vie autour de la mer me touche souvent davantage que la mer elle-même.

Quelques casiers à crustacés peuvent m’intéresser davantage qu’une grande étendue d’eau.

Ils sont posés sur le quai, souvent rouillés, avec ces couleurs ocres et rouges que prennent les matériaux soumis au sel, à l’humidité, au vent et au travail.

Il y a là une forme de souffrance des matériaux qui m’intéresse beaucoup.

L’objet a été utilisé. Il porte les marques de ce qu’il a vécu.

Il ne cherche pas à être joli.

Et paradoxalement, il devient pour moi beaucoup plus intéressant à peindre.

Les bateaux sont peut-être plus beaux lorsqu’ils sont un peu abîmés

Pourquoi peindre un bateau en cale sèche plutôt qu’un bateau tranquillement amarré dans le port ?

Parce que lorsqu’il est sur l’eau, je vois d’abord le bateau.

Lorsqu’il est sorti de l’eau, je commence à voir son histoire.

Posé sur ses étais, il dévoile une partie de lui-même que l’on ne voit normalement pas. La coque apparaît entièrement. On découvre les couches de peinture, les réparations, les traces de rouille, les endroits où la mer et le travail ont laissé leur marque.

Certains vieux bateaux ont presque quelque chose de fragile. On regarde leurs tôles, leurs assemblages, leurs peintures écaillées et on finit par se demander comment tout cela peut encore affronter la rudesse de la mer.

Un bateau entièrement restauré, repeint d’un beau bleu et redevenu impeccable fera certainement la fierté de son patron de pêche.

Mais il me touche moins.

Je ne fais pas la publicité du bateau lorsque je le peins.

Je cherche plutôt à laisser un petit témoignage, sans prétention, de ce qu’il est à cet instant précis : un outil de travail qui porte sur lui la trace des années, des sorties, des réparations et de ceux qui l’ont utilisé.

Ce qui m’intéresse finalement à Granville n’est peut-être pas tant de peindre la mer que de peindre ce que la mer imprime sur les choses.

Huit peintures, et pas un inventaire de la Normandie

Les huit gouaches réunies ici sont donc très loin de constituer une représentation de la Basse-Normandie.

Et je n’ai aucune envie qu’elles le deviennent.

La campagne y occupe aujourd’hui beaucoup plus de place que le littoral. Il y a quelques arbres, des champs, des maisons, un peu de côte, Granville et ses bateaux.

Si j’y retourne prochainement, je peindrai peut-être davantage la mer.

Mais je ne pense pas partir avec une liste : il me manque une plage, un port, une falaise, un monument.

Je préfère continuer à parcourir les endroits que je connais, en découvrir d’autres, repérer quelque chose depuis une route, revenir, chercher où me garer, sortir ma boîte de gouache et constater éventuellement que ce que j’étais venu peindre ne m’intéresse déjà plus.

Parce qu’au fond, peindre un lieu ne consiste peut-être pas à trouver ce qui le représente le mieux.

Il s’agit plutôt de découvrir ce qui, un jour, dans ce lieu, nous donne envie de nous arrêter.

Et de regarder un peu plus longtemps.

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